Yves Beauchemin
    Soirée de lancement de Charles Le Téméraire - Montréal 11 avril 2006
Photographies par Bernard Bujold  - Tous droits réservés
Pictures by Bernard Bujold - All Rights Reserved
Note :
La situation politique du Québec a souvent fait l'objet de débats passionnés au sujet de son éventuelle souveraineté.
Le débat refait surface et certains sondages suggèrent même de ramener l'ancien chef politique Lucien Bouchard à la tête du
Parti de Mario Dumont. Les récentes prises de positions de Michel Tremblay et de Robert Lepage ont soulevé la colère de
militants péquistes. Yves Beauchemin, l'un des plus grands écrivains du Québec mais aussi un militant de l'indépendance, prend
ici position en appuyant Tremblay et Lepage:
« Il faut trouver d'autres moyens de convaincre les Québécois.» Ce texte a été publié dans Le Devoir et nous vous le présentons
sur le site officiel avec la permission de l'auteur. Les photos ont été prise lors du lancement officiel du troisième
tome de la trilogie Charles Le Téméraire, publié aux Éditions Fides.
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États d'âme et petits malins

Livrer ses états d'âme à un journaliste peut être risqué. Michel Tremblay et Robert Lepage le savent,
à présent. Les pensées floues et improvisées sont comme des élastiques qui peuvent lancer des
projectiles dans n'importe quelle direction - et parfois sur la gueule de celui qui vient de les émettre.  

Cela dit, une chose saute aux yeux : cette affaire, qui a fait un bruit énorme, est en grande partie une
affaire fabriquée. Par qui ? Par les adversaires de la souveraineté, bien sûr. Torsion des propos cités,
manchettes et photos à la une, commentaires déformants, etc ., les petits malins se sont activés aux
dépens des bons garçons pour défendre la cause sacrée de l'unité canadienne.

« Michel Tremblay ne croit plus à la stratégie actuelle pour atteindre la souveraineté  » (la pensée de
l'écrivain) est devenu : « Michel Tremblay ne croit plus à la souveraineté. »
Voilà , comme qui dirait, deux choses bien différentes ! Mais les petits malins sont des virtuoses de la
torsion. Ils savent frôler le mensonge tout en restant presque dans la vérité. Du grand art !
Il est vrai que Tremblay, par son flou maladroit, avait ouvert toute grande la porte aux interprétations
larges et brumeuses.
Deux jours plus tard, enragé, il rectifiait. Et on publiait sa rectification quelque part dans le milieu d'un
cahier entre deux faits divers comme une annonce de bas-culotte.  Que voulez-vous, même les
écrivains célèbres ont du mal à faire la une deux fois  de suite la même semaine.
Quant à Robert Lepage, qui se sent Québécois au Québec mais Canadien à l'étranger, il est tombé
dans le même panneau en étalant son incohérence. Une incohérence explicable, cependant, et
presque normale dans les circonstances. Mettez-vous à sa place : se faire chouchouter six mois par
année aux quatre coins de la planète par les ambassades du Canada, cela finit par amollir la couenne
et embrouiller la pensée ; les stratèges d'Ottawa le savent depuis longtemps et jouent sur la vanité
des artistes comme sur un clavier.

Mais que font les délégations générales du Québec, bon sang ? Eh bien, voyez-vous, ou bien elles
sont sous-financées, ou  bien on les a supprimées pour atteindre le déficit zéro.
Un artiste souverainiste  doit entretenir sa ferveur tout seul. C'est bien plus méritoire.
Alors, tout compte fait, malgré la maladresse de l'un et l'incohérence de l'autre, je me range du côté
de Michel Tremblay et de Robert Lepage.

Voilà des années, en effet, qu'on nous présente la souveraineté comme un projet d'affaires,
c'est-à-dire qu'on cherche à nous convaincre que l'accessoire, c'est l'essentiel. Et si le Québec ne
parlait pas français, y aurait-il un projet souverainiste, bonnes gens ? Si la liberté d'un peuple n'était
pas une condition fondamentale de son bonheur, est-ce que tant d'hommes et de femmes tout au long
de l'histoire auraient combattu pour elle ?
Mais, par les temps qui courent, le Parti québécois se fait  surtout remarquer par son indifférence à
la question linguistique et par une stratégie apaisante, cool, trop souvent farcie de rectitude politique
et muette sur  notre situation réelle.
Et si on nous parlait de cette situation réelle, de temps à autre ?  Celle d'un peuple en déclin
démographique, dont le poids politique chute  sans arrêt dans la fédération dont il fait partie, d'une
population vieillissante qui n'arrive pas à intégrer suffisamment ses immigrants, d'une culture
aujourd'hui florissante mais dont la langue s'est mise de nouveau à reculer.

Les artistes seront toujours des amateurs en politique. Balourds, naïfs, incapables de calculs.
Mais ils voient parfois des choses que les politiciens, tout expérimentés qu'ils soient, n'arrivent
pas à distinguer même avec une loupe.

Yves Beauchemin
La photo de gauche a été prise en 1996
à la résidence de Yves Beauchemin en
compagnie de son fameux chat...Le Matou!
(Photo Bernard Bujold)
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